Lactations filmiques

Lactations filmiques

L’iconologie filmique dessine un champ théorique et méthodologique dont nous sommes désormais bien instruits : le cinéma partage avec la peinture ces processus de survivances, de polarisations et d’inversions tels qu’Aby Warburg les avait pensés dans le champ des images de l’art renaissant, et ceux-ci peuvent servir le projet d’une histoire culturelle qui voit dans les motifs et les détails agencés par les films de véritables documents historiques capables d’éclairer l’esprit du temps. 

Ma recherche se décompose en plusieurs volets, dont le premier, théorique et méthodologique, entend poursuivre ce tournant épistémologique qui, depuis quelques années, impose à l’iconologie filmique d’asseoir ses fondements conceptuels. Aussi ne s’agit-il plus seulement de retracer la complexité d’une généalogie figurative : avec chaque motif survivant se relancent également les coordonnées d’un problème de la pensée tandis que s’enclenche la levée d’un principe anthropologique, théologique ou philosophique. C’est aussi à son titre de réservoir de formules pathétiques et de gestes figuratifs surdéterminés par leurs usages sociaux, liturgiques ou spirituels que l’image mouvante doit ses pouvoirs, sa capacité d’invention formelle et sa profondeur historique et culturelle. 

En postulant qu’aux récits diégétiques et formels élaborés par les films se superposent fréquemment des scénarios anthropologiques ou théologiques latents, ma recherche suppose ensuite un second volet, analytique, orienté par l’étude des usages cinématographiques d’un motif déterminé : le lait. Si, sous toutes ses formes – stagnantes, caillantes, coulantes ou jaillissantes -, il traverse l’histoire du cinéma et en transcende les frontières, temporelles, cultuelles ou génériques, il n’a pas véritablement retenu l’attention des exégètes. Il autorise pourtant une formidable et arborescente variété d’analyses : par motifs, par cinéastes, par problèmes de la pensée que les films, en convoquant ce liquide, réactivent plus ou moins consciemment. 

Sans doute n’existe-t-il pas, en effet, de fluide plus surdéterminé. Il est chargé d’une forte teneur symbolique qui en fait un motif anthropologique repérable dans toutes les cultures et mythologies. À cette symbolique lactée, le christianisme a offert sa signification théologique la plus achevée où, entre programmes picturaux (Virgo lactans, lactation de saint Bernard, Double intercession) et dévotion mystique, le lait se fait tour à tour le signe de la miséricorde et du sacrifice divins, vecteur intercessionnel de salut ou source d’éloquence et de révélations. Aussi certains films, en empruntant à la peinture chrétienne quelques-unes de ses solutions figuratives, relancent-ils en même temps les coordonnées de problèmes essentiels qui superposent à leurs raisons diégétiques et narratives un certain nombre de procédures symboliques n’ayant pas disparu avec la sécularisation des sociétés modernes. 

Mais le lait a encore produit un nombre incalculable de représentations imaginaires et de relations sociales qui structurent et déterminent toujours les rapports sociaux, la différenciation sexuelle et les conditions féminine et maternelle. A ce titre, il joue également comme le détail idéal pour questionner les modèles patriarcaux du regard, fût-il cinématographique, tout comme les structures misogynes persistantes au sein des sociétés contemporaines – problématiques qui, elles aussi, possèdent une généalogie anthropologique, théologique et figurative, et sur lesquelles le cinéma a fondé son empire. Ce que visent en définitive ces études de cas, c’est encore de mettre au jour les principes méthodologiques d’une nouvelle analytique de l’image mouvante, comprise en tant que scène symbolique sur laquelle se rejouent les grandes procédures qui fondent l’intelligibilité de la condition humaine.

Aurel Rotival