Révéler les vies camouflées. Leçons de disparition par les images mouvantes

Kelly Reichardt, Night Moves, 2014

Dans un film documentaire expérimental sélectionné en 2020 au festival du Cinéma du réel, la réalisatrice Éléonore Weber monte des images vidéos de repérage de cibles des armées françaises et américaines, notamment en Irak et en Afghanistan, enregistrées grâce à des technologies militaires de prises de vue telles que les caméras thermiques. Une voix-off recompose en un texte original certains versets de l’Apocalypse : « Il n’y aura plus de nuit, ni besoin d’une lampe ou de la lumière du soleil. » Tout voir, au-delà de la nuit et sans l’aide de la lumière, c’est une profession de foi qui chamboule intégralement la photographie, la cinématographie, qui n’opèrent historiquement que dans les contrastes entre le noir et la clarté. Il n’y aura plus de nuit : cette assertion qui sert de titre à l’œuvre d’Éléonore Weber, je veux la rapprocher d’une intuition bien antérieure et pourtant semblable de Chateaubriand :

La géographie entière a changé depuis que, selon l’expression de nos vieilles coutumes, j’ai pu regarder le ciel de mon lit. Si je compare deux globes terrestres, l’un du commencement, l’autre de la fin de ma vie, je ne le reconnais plus. […] il n’y a pas un coin de notre demeure qui ne soit ignoré.

Les explorations successives à partir de 1492 et les progrès techniques qui ont suivi depuis les Lumières ont conduit à la circonscription des espaces terrestres et célestes, nous privant du sentiment qu’il reste un lieu où fuir qui serait inconnu de tous. Cette angoisse romantique topique semble avoir migré aujourd’hui vers un territoire iconologique, où la mélancolie des recoins vierges s’est transformée en la quête (l’espérance) d’objets pas encore photographiés ou filmés – dans le désir double de les voir et de savoir qu’ils restent dérobés à notre vue.
La question brûlante soulevée il y a plus d’un siècle et demi par Chauteaubriand est restée la même, et nous envions le monde de celui qui se l’était posé avant nous : pouvons-nous encore nous cacher ? La conquête de l’Amérique à laquelle l’auteur des Mémoires d’outre-tombe a pris part en son temps reste liée dans l’imagination collective aux grands espaces que les moyens de captation dont nous disposons ne permettent pourtant pas de parcourir systématiquement, intégralement ou exhaustivement (du cinéma aux images satellites en passant par les cartes virtuelles de Google Maps qui sont faites de trous, secteurs non couverts par leurs appareils photographiques).
Mon projet de recherche consiste à faire cette proposition initiale : dans le contexte de désastre écologique qui est le nôtre, dans le devoir d’invention de postures de retraits ou d’empreintes limitées, notre relation à l’esthétique, considérée à la fois comme discipline et comme ethos, serait déterminée par la conviction collective qu’il ne resterait de beauté à trouver qu’en ce qui est caché – terré, camouflé, invisible, retiré. Au cinéma et plus largement dans le champ des images filmiques et numériques, cette particularité contemporaine se vérifie dans deux grands efforts technologiques : celui fourni pour parvenir à filmer la nuit, à des niveaux de basse lumière inédits dans l’histoire du médium, et celui engagé pour réussir à filmer l’inaccessible, aussi bien dans des zones de conflits ou de guerre que dans des zones hyper-profondes ou hyper-lointaines telles que des espaces extraterrestres.